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Téléphones Mobiles : de Nouveaux Acteurs Sur
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10+ ans
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Morocco
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Cahier Thucydide n° 25

La bancarisation de l’Afrique par les téléphones mobiles : de nouveaux acteurs sur la scène financière mondiale ?

[nom]

Mémoire – mars 2020

[nom]

Les textes mis en ligne dans le cadre des Cahiers Thucydide sont exclusivement diffusés sous cette forme. Ils ne font pas l’objet d’une publication papier parallèle. La série rassemble des études et recherches de caractère académique réalisées dans le cadre du Centre

Thucydide depuis plusieurs années. Elle est appelée à être régulièrement enrichie de nouvelles études et recherches. Il s’agit pour une part de monographies rédigées par des membres du Centre, mémoires de Master ou thèses de Doctorat, pour une autre part d’Actes de colloques, enfin de Rapports de recherche réalisés pour des institutions publiques.

Les Cahiers Thucydide n’obéissent pas à une périodicité particulière. Sont mis en ligne les travaux qui en sont jugés dignes après leur rédaction et leur évaluation. Leur numérotation suit un ordre chronologique. Les analyses qui y figurent et les opinions qui y sont émises sont celles de leurs auteurs, et le Centre Thucydide n’en assume pas nécessairement la responsabilité. Ils sont librement ouverts à la consultation des utilisateurs du site « [lien] ». Le Centre Thucydide remercie ceux qui les citent, quelle qu’en soit la forme, de mentionner leur source, avec la référence aux Cahiers et leur numéro d’ordre.

Liste des Cahiers Thucydide

n°1 : L’instrumentalisation politique de la famine au Niger, 2004-2005 n°2 : Doctrine du maintien de la Paix des Nations Unies : conditions de réussite des opérations de maintien de la paix n°3 : La Convention d’Ottawa, dix ans après n°4 : Christian Zionism and its Strategic Consequences for the United States, Israel and the Palestinians (en anglais) n°5 : La géopolitique de l’Arctique face au réchauffement climatique n°6 : Richesse énergétique et stabilité dans les pays en développement, de Port-Harcourt à Kashagan n°7 : Les Etats-Unis et « l’axe du mal » : étude d’une rhétorique des relations internationales n°8 : Stratégies gouvernementales pour le développement du nucléaire civil : pratiques françaises et américaines n°9 : Analyse, interprétation et conséquences des évènements militaires en Géorgie (août 2008) n°10 : L’Afrique et les juridictions internationales pénales n°11 : La mise en place du Service européen pour l’action extérieure n°12 : Six mois à l’UNESCO n°13 : La France et le règlement de la question libyenne, 1945-1949 n°14 : L’Union européenne et les résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies n°15 : La construction du concept d’ « Amérique latine ». La France, les États-Unis et la latinisation du continent américain n°16 : Le Caire, l’Égypte, le Moyen-Orient : Français, Anglais et les autres (1940-1945) n°17 : Les projets de la Russie et de la Chine en Asie centrale : coopération – compétition n°18 : Surveiller ou punir. Embargos et sanctions à l’encontre de l’Irak de 1980 à 1998 n°19 : Diplomatie arctique. Gouvernance par temps froid n°20 : L’usage du référendum dans les relations internationales n°21 : Les changements politiques en Pologne depuis 2015 : vers une démocratie autoritaire ?

n°22 : Dix ans après son lancement, quel Partenariat oriental ?

n°23 : La France au Conseil de sécurité pendant la crise en Iraq : de la résolution 1441 (2002) à l’invasion de l’Iraq n°24 : Historique et contexte de l’émergence de la secte islamiste Boko Haram au Cameroun n°25 : La bancarisation de l’Afrique par les téléphones mobiles : de nouveaux acteurs sur la scène financières mondiale ?

Le Centre Thucydide – Analyse et recherche en relations internationales a été créé en 1999, dans le cadre de l’Université Paris II

Panthéon-Assas. Le Centre est généraliste et se consacre aux relations internationales dans leurs diverses dimensions, ce qui se traduit par la publication, depuis 2000, de l’Annuaire français de Relations internationales, publié chaque année aux éditions Panthéon-Assas. Il organise, seul ou en partenariat, des colloques et conférences en France ou à l’étranger et conduit des projets de recherche académique ou appliqués qui donnent lieu à publication ou à diffusion restreinte. Il comporte une équipe d’une trentaine de chercheurs, doctorants ou docteurs. Il est équipe d’accueil pour les Masters Relations internationales et Justice pénale internationale de l’Université et pour les doctorants de l’Ecole doctorale Droit international, Droit européen, Relations internationales et Droit comparé. Créé par le professeur

Serge Sur et dirigé par lui jusqu’en 2014, il est désormais sous la direction du professeur Julian Fernandez.

Adresse postale :

Centre Thucydide - Analyse et recherche en relations internationales

Université Paris II Panthéon-Assas, bureau 219

12, place du Panthéon, [adresse]

Site Internet : [lien]

CENTRE THUCYDIDE

analyse et recherche en relations internationales

La bancarisation de l’Afrique par les téléphones mobiles : de nouveaux acteurs sur la scène financière mondiale ?

Sous la direction de M. le Professeur Aimé Scannavino

[nom]

Master 2 Recherche – Relations internationales

Université Paris II – Assas et Faculté des Lettres de Sorbonne Université

2018 - 2019

L’image en couverture est sous licence CC0

Source : [lien]

banking-icon

Résumé

Le continent africain connaît depuis la fin des années 2000 une véritable révolution de son paysage financier. La mise en place de systèmes de paiement par téléphone mobile a eu pour conséquence que des centaines de millions d’Africains auparavant coupés de tout services financiers sont à présent capables de réaliser des paiements électroniques instantanés à bas coût. Les acteurs à l’origine de cette révolution sont principalement des entreprises comme M-Pesa, Orange Money ou MTN, soit des filiales d’opérateurs de téléphonie mobile qui grâce à l’argent mobile sont entrés comme par effraction parmi les acteurs financiers les plus importants du continent africain. Le pouvoir déstabilisateur des acteurs financiers dans les relations internationales et la difficulté qu’ont les Etats les plus puissants de la planète à les contrôler poussent à s’interroger sur les conséquences de l’émergence d’un nouveau venu dont le domaine d’expertise demeure les télécommunications.

Ces plateformes d’argent mobile ont pourtant réussi à diffuser dans toute l’Afrique des services financiers de plus en plus complexes. La présente étude vise donc à déterminer si ce souffle nouveau qu’elles donnent aux objectifs d’inclusion financière du continent africain se fait au prix d’une déstabilisation accrue du paysage financier africain, et plus largement à questionner leur intégration parmi les acteurs à part entière des relations internationales.

Abstract

Africa is experiencing a genuine revolution of its financial landscape since the end of the 2000’s. The implementation of a mobile-phone based payment system resulted in hundreds of millions of African once deprived from any financial service to be now able to realize low-cost instant electronic payments. This revolution was triggered by unexpected actors, mobile network operators’ subsidiaries such as M-Pesa, Orange Money or MTN, which used mobile money to burst in the club of the most important financial actors of Africa. Both the destabilizing power of financial actors in International Relations and the hardship that even the most powerful States face controlling them bring up the same question: what can be the consequences of the advent of a financial newcomer whose expertise remains limited to telecommunication? However new they were to providing financial services, these mobile money platforms yet managed to spread throughout Africa and to provide more and more complex financial services. The present study’s aim is first to determine whether this new shape they give to Africa’s financial inclusion goals is to be paid by an increased destabilization of the continent’s financial landscape, and more broadly to inquire whether they can be counted as standalone actors of International Relations.

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Remerciements

Je tiens en premier lieu à exprimer ma gratitude envers M. le Professeur

Aimé Scannavino, pour la disponibilité dont il a fait preuve pour répondre à toutes mes questions et pour les conseils précieux qu‘il n‘a pas manqué de me prodiguer pour mener à bien ce travail.

Mes remerciements vont ensuite à tous ceux qui m‘ont soutenu et accompagné dans ma tâche, notamment l‘ensemble de ma famille.

Je tiens enfin à remercier tout particulièrement A. O. et S. E. pour m‘avoir prodigué soutien et inspiration.

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Table des matières

Abréviations ..................................................................................................................... 5

Introduction ..................................................................................................................... 6

Eléments de méthodologie ............................................................................................. 10

Chapitre 1 : L’Afrique, un continent à la recherche de son développement financier ........ 19

I. · Développement financier et développement ........................................................................... 19

a. · Le développement financier comme facteur de développement .......................................... 19

b. · Comment développer un marché financier ........................................................................... 24

II. · Les faiblesses structurelles du système bancaire africain ......................................................... 26

a. · Un continent faisant face à d’importants besoins de financement ....................................... 26

b. · L’Afrique à la traîne par rapport aux autres pays en développement ................................... 27

c. · Origine des financements ...................................................................................................... 29

d. · Des difficultés liées à l’insuffisance du marché financier ...................................................... 32

e. · L’accès aux services financiers ............................................................................................... 35

III. Le développement des téléphones et la solution mobile ......................................................... 37

Chapitre 2 : L’argent mobile en Afrique ........................................................................... 43

I. · Le phénomène M-Pesa, genèse de l’argent mobile .................................................................. 43

a. · M-Pesa, une « success story » africaine ................................................................................ 43

b. · Généraliser le succès du Kenya .............................................................................................. 48

II. · Les utilisations de l’argent mobile ............................................................................................. 50

III. Quelle approche théorique des services d’argent mobile ? ..................................................... 56

Chapitre 3 : Le développement des services d’argent mobile ........................................... 64

I. · Le déploiement de l’éventail des services d’argent mobile ...................................................... 64

a. · La diffusion des services d’argent mobile .............................................................................. 64

b. · Du transfert mobile à la finance mobile, la diversification des services ................................ 69

II. · L’avènement d’une banque mobile ? ........................................................................................ 73

a. · Le service d’épargne et de crédit ........................................................................................... 73

b. · L’évaluation de crédit (credit scoring) ................................................................................... 82

c. · Vers une assurance mobile .................................................................................................... 87

III. Interopérabilité ......................................................................................................................... 89

a. · Définition générale ................................................................................................................ 89

b. · L’interopérabilité au niveau international ............................................................................. 91

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Chapitre 4 : Encadrer les plateformes d’argent mobile .................................................... 97

I. · La régulation de la m-finance .................................................................................................... 97

a. · Une régulation bancaire ? ..................................................................................................... 99

b. · Les autres enjeux de la régulation ....................................................................................... 107

c. · Une répartition des compétences peu claire ....................................................................... 111

II. · Enjeux de sécurité bancaire .................................................................................................... 112

III. Les paiements mobiles, relai de politique publique ou concurrent à l’autorité de l’Etat ? .... 117

a. · Les paiements mobiles publics ............................................................................................ 117

b. · Une pierre dans le jardin de l’autorité publique ? ............................................................... 121

Chapitre 5 : L’impact de l’argent mobile sur les systèmes financiers africains .................. 128

I. · Les fournisseurs d’argent mobile, une révolution dangereuse pour le système financier ? .. 128

II. · Une inclusion financière progressive ...................................................................................... 134

III. La finance mobile face aux acteurs financiers traditionnels ................................................... 140

Conclusion ..................................................................................................................... 147

Bibliographie ................................................................................................................. 151

Annexe .......................................................................................................................... 160

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Abréviations

BCEAO : Banque Centrale des Etats d‘Afrique de l‘Ouest

CBA : Commercial Bank of Africa

CBK : Central Bank of Kenya

CCK : Communication Authority of Kenya

CAE : Communauté de l‘Afrique de l‘Est

DAB : Distributeur Automatique de Billets

EASSy : East African Submarine cable System

FMI : Fond monétaire international

GSMA : Global System for Mobile communications Association (anciennement Groupe

Spécial Mobile Association)

GAFAM : Google, Amazon, Facebook, Apple, Microsoft

IMF : Institut de microfinance

Ksh : Shilling Kenyan

LBA – FT : Lutte contre le blanchiment d‘argent et le financement du terrorisme

OTM : Opérateur de téléphonie mobile

PED : Pays en développement

PFR : Pays à faible revenu

PIB : Produit intérieur brut

PRI : Pays à revenu intermédiaire

TIC : Technologies de l‘information et de la communication

UEMOA : Union économique et monétaire ouest-africaine

USSD : Unstructured Supplementary Service Data

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Introduction

« The pace of development in the international economic system has accelerated, is still accelerating and will probably continue. And that, in consequence, it is out-distancing and out – growing the rather more static and rigid international political system. » Lorsqu‘en

1970 Susan Strange écrit ces lignes dans « International Economics and International

Relations: A Case of Mutual Neglect » (Strange 1970), elle entend souligner la difficulté des relations internationales à prendre en compte les dynamiques économique et la nécessité de mener un travail d‘analyse sérieux des rapides changements de l‘économie internationale. Le développement très rapide des services financiers s‘appuyant sur une interface mobile en Afrique soulève les mêmes difficultés et réactualise donc cette nécessité.

Depuis 1970, l‘étude de l‘économie internationale a pris une place de plus en plus importante dans le champ de l‘étude des relations internationales, et cet intérêt croissant se comprend aisément. Il y a en effet plusieurs façons dont l‘économie internationale affecte les Etats, Susan Strange en identifiait trois. D‘abord, l‘intégration économique mondiale et l‘interdépendance des pays accrue conduit à propager les chocs économiques d‘un bout à l‘autre du monde si bien qu‘un choc quelconque à l‘international peut avoir un impact direct sur des composantes de l‘économie nationale comme le taux d‘intérêt, le niveau des prix ou la réserve de devises. Ensuite, elle conduit à affaiblir la portée des politiques destinées exclusivement à l‘économie nationale dans la mesure où les marchés et investisseurs internationaux vont également être impliqués. Enfin, la projection des intérêts économiques et politiques d‘un Etat peut porter atteinte aux intérêts d‘autres Etats et ainsi créer de nouvelles sources de conflits internationaux. Les marchés financiers ont pour particularité de cumuler tous ces canaux d‘influence de l‘économie internationale, ce qui en fait des armes de première importance, exploitées avec une intensité croissante depuis le début du 20 e siècle. Plusieurs épisodes de l‘histoire des relations internationales ont ainsi été marqués par la place de premier plan des relations financières et monétaires, à l‘image de l‘occupation de la Ruhr en 1923, de la crise de Suez en 1956 et plus récemment du contentieux diplomatique entre la Turquie et les Etats-Unis (qui a par exemple provoqué une chute de la livre turque de 20% sur la seule journée du 10/08/2019). L‘extra-territorialité du droit américain, conséquence connue de la puissante industrie financière américaine et de l‘implication directe ou indirecte de presque toutes les banques du monde sur le marché financier américain à travers le dollar, est sans doute l‘exemple contemporain le plus connu d‘utilisation du levier financier par la politique étrangère. La façon par laquelle le durcissement continu des sanctions américaines contre l‘Iran accule l‘économie iranienne à la ruine est ainsi une pièce centrale de l‘échiquier géopolitique du Moyen-Orient. La remise en cause du levier financier par le recours aux crypto-monnaies constitue d‘ailleurs un important élément de la géopolitique financière contemporaine et à venir (Fanusie et Logan 2019).

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Mais si le développement d‘un marché financier national robuste constitue dans une certaine mesure un élément de puissance pour les Etats, il est loin d‘être uniquement un outil au service d‘une politique étrangère. Les nombreux acteurs d‘un marché financier ont des intérêts propres, généralement la maximisation du profit, mais qui prennent des aspects très différenciés. L‘ampleur du développement financier consécutif à la dérégulation financière des années 1980 a fait des marchés financiers des acteurs à part entière des relations internationales, capables de soumettre les Etats à leur propre agenda, comme l‘attestent les crises de la dette souveraine qui ont ébranlé de nombreux pays occidentaux, ainsi que la préoccupation constante désormais partagée par tous les Etats de préserver la confiance des marchés dans chaque politique publique qu‘ils entreprennent. L‘importante volatilité dont peuvent faire preuve les marchés financiers justifie qu‘ils soient un des pans de l‘économie internationale dont la surveillance est la plus étroite. La capacité déstabilisatrice des marchés financiers est tellement ancrée dans les consciences collectives que le terme même de crise économique y est, en général, étroitement associé à celui de crise financière. Le caractère spectaculaire des crises financières de 1929 et de 2008 conduit en effet faire passer au second plan les dimensions non financières de ces crises dans le récit qui en est fait ensuite. Les conséquences de la globalisation sur le commerce international sont certes importantes, mais la libéralisation financière et la facilitation du transfert des capitaux d‘un bout à l‘autre de la planète a conduit à une augmentation des flux financiers largement supérieure à l‘augmentation des flux commerciaux. Et si une inversion des anticipations des acteurs du marché financier international suffit à faire fuir tous les capitaux investis dans un pays, comme l‘épisode turc mentionné plus haut l‘illustre, de même un bref retournement de conjoncture sur un marché national dont le système financier n‘était pas assez solide suffit à provoquer une crise économique sévère. Dès lors, l‘émergence d‘un nouvel acteur sur la scène financière internationale constitue un réel enjeu des relations internationales, déjà du point de vue de l‘impact qu‘il aura sur l‘économie nationale, ensuite par les interactions que cet acteur pourra avoir avec les Etats, mais également par la manière dont ce nouveau venu modifiera les positions respectives des acteurs financiers déjà établis. Justement, tout l‘enjeu de la présente étude est de décrire la naissance d‘un nouveau type d‘acteur financier en Afrique, de rendre compte de son rapide développement et de ses rapports avec les acteurs traditionnels.

En effet, l‘Afrique connaît depuis 2007 une réelle révolution de son paysage financier grâce à l‘émergence d‘entreprises proposant un service de dépôt et de retrait d‘espèce ainsi que de paiement, le tout à partir des téléphones mobiles. La révolution que constituent ces entreprises exploitant un réseau très dense d‘agents non bancaires rendant un service similaire à un distributeur automatique de billet répond au nom de « mobile money », ou argent mobile.

Alors que le continent était demeuré pendant longtemps sujet des dynamiques financières internationales en raison d‘un secteur bancaire peu développé, il bénéficie depuis 10 ans d‘un développement conséquent de la fourniture des services bancaires mieux ciblés, dont notamment ceux basée sur le téléphone mobile. Dans un environnement technologique où la fourniture d‘une couverture réseau est aisée à établir, les solutions mobiles permettent de contourner les coûteux investissements en infrastructures que représentent l‘implantation d‘un réseau d‘agences bancaires, investissement qui s‘était pour le moment limité aux principales zones urbaines faute de perspective de rentabilité suffisantes en milieu rural. Etant donné les

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risques important auxquels sont exposées les populations d‘Afrique, la demande pour les services financiers est cependant réelle dans l‘ensemble du continent si bien que l‘introduction de la finance mobile a comblé un vide béant dans l‘offre de services financiers.

Ces services d‘argent mobile, qui reposent sur une interface téléphonique très simple et accessible, se sont propagés dans presque tous les pays en développement, mais c‘est en Afrique que leur épanouissement a été le plus rapide et le plus fort. Quasi-inexistant il y a une décennie, l‘argent mobile a aujourd‘hui un taux de pénétration supérieur à 80% dans de très nombreux pays africains. Si comme nous le détaillerons plus loin cela ne signifie pas que 80% de la population africaine y a accès, il n‘en reste pas moins qu‘en à peine 10 ans une part conséquente du continent a accédé à des services financiers. Sous l‘impulsion de ces acteurs l‘Afrique a changé de catégorie dans la cartographie financière, passant du statut de terra non grata à celui de marché de près de 1 milliard de clients potentiels. Les plateformes qui opèrent les échanges de cet argent mobile et ouvrent les Africains aux services financiers de base constituent donc un acteur nouveau dans le paysage financier africain.

L‘émergence des services d‘argent mobile ne touche pas uniquement une sphère financière désincarnée qui agirait sur l‘économie sans que l‘essentiel de la population en ait conscience. Dans la mesure où l‘intégration financière des populations non bancarisées a des répercussions directes sur le reste de l‘économie ces deux questions sont intimement liées. En effet, si parmi les statistiques du développement on peut régulièrement trouver une période donnée pendant laquelle plus de 10 % des 2,5 milliards de personnes vivant sous le seuil de pauvreté (2$ / jour) parviennent à le quitter, le même nombre de personne y est retombé sur la même période, essentiellement à cause de chocs imprévus comme de mauvaises récoltes, la mort du bétail, les pertes de matériel etc. (Kendall et Voorhies 2014). L‘ensemble que forment les mécanismes formels d‘assurance, d‘épargne et de crédit permettrait de remédier à cet état de fait mais l‘absence de clients rentables à même de justifier les coûts d‘implantation important empêchait l‘essentiel de ces segments sortis de la pauvreté d‘y recourir. Les nombreuses tentatives de mise en place de microcrédit par des fonds publics et privés de développement ne touchent qu‘une partie de la population (environs 200 millions de personnes), et elles ne se sont pas avérées particulièrement efficaces pour mettre en place une dynamique entrepreneuriale et autonome. A l‘inverse, les fournisseurs d‘argent mobile constituent une solution apparue presque spontanément et qui se répand à grande vitesse, d‘où les nombreux travaux qui soulignent le potentiel de l‘argent mobile en matière de développement. La rapide diffusion de ces services permet d‘envisager à moyen terme une diffusion rapide elle aussi de services financiers plus complexes par le biais du téléphone.

Cependant, peu de travaux abordent ces fournisseurs d‘argent mobile autrement que comme des entreprises africaines innovantes dont le produit est riche en promesses d‘inclusion financière. Ils ne sont notamment presque jamais regardées par le prisme des relations internationales, c‘est-à-dire comme des acteurs dont l‘agir a des conséquences assez significatives en dehors du territoire national pour obliger d‘autres acteurs (en l‘occurrence notamment les Etats et les banques) à le prendre en compte. Lorsqu‘un ensemble réduit d‘entreprises parvient en quelques années à convaincre des centaines de millions d‘Africains de lui confier son argent et de lui faire confiance pour assurer une part croissante de leurs

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paiements, on peut certes se réjouir de cette nouvelle opportunité et de ses traductions en termes de facilitation de la vie économique et d‘amélioration du bien-être, s‘interroger sur l‘impact réel en termes de développement à court et à long terme, étudier les multiples utilisations innovantes de ce dispositif. Mais cela pose également la question de la place de ces entreprises parmi les acteurs des relations internationales. La littérature existante donne certes une idée de l‘ampleur de leur activité tant d‘un point de vue qualitatif que quantitatif, mais cela ne constitue qu‘un début du questionnement pour l‘internationaliste. Ce dernier veut d‘une part savoir comment ces nouveaux venus sont perçus par les autres acteurs financiers et comment ils interagissent avec eux, et d‘autre part déterminer comment ces perceptions et interactions varient dans le temps. De la même manière, dans la mesure où ces opérations se substituent pour l‘essentiel à des transactions effectuées en liquide qui étaient donc fort difficiles à tracer, elles génèrent de l‘information et pallient l‘opacité qui caractérise les marchés informels. L‘exploitation de ces données nouvelles qui crée certes des possibilités d‘accès aux services bancaires, mais peut être entreprise aussi bien par les acteurs traditionnels que sont les banques que par des moissonneurs de métadonnées ayant d‘autres objectifs comme le commerce de données ou l‘espionnage. Comme souvent face à un acteur d‘un type nouveau, les fournisseurs d‘argent mobile génèrent donc du point de vue de l‘internationaliste autant d‘opportunités que d‘interrogations sur leur encadrement et leur protection. Peut-on justement parler d‘un acteur d‘un type nouveau ? Le cœur de l‘activité des fournisseurs d‘argent mobile pourrait se résumer à des dépôts et retrait de liquide ainsi qu‘à des paiements, ce qui s‘apparente à l‘activité bancaire, alors même que leur activité pourrait difficilement prospérer s‘ils étaient soumis aux mêmes exigences que les banques pour pouvoir exercer. Mais comme l‘a rappelé la crise des subprimes cette régulation bancaire n‘a pas été édictée au hasard, et dans un continent où l‘intégration juridique de l‘ensemble des règles de Bâle n‘est pas toujours acquise, un acteur financier pouvant agir comme une banque sans avoir les mêmes contraintes constitue une menace pour la santé financière nationale. La question de savoir à quelle catégorie d‘acteur les fournisseurs d‘argent mobile se rattachent et à quelle régulation ils sont soumis est donc décisive dans l‘optique des relations financières internationales. Et une fois que les contours de ces acteurs sont mieux dessinés, reste à savoir si leur existence ne constitue pas un danger pour la stabilité financière et macroéconomique des pays où ils prospèrent.

La question que nous tenterons d‘éclairer dans cette étude sera donc triple. Tout d‘abord nous chercherons à savoir dans quelle mesure les fournisseurs d‘argent mobile en Afrique constituent de nouveaux acteurs des relations internationales. L‘aperçu de l‘ampleur du phénomène dont il s‘agit est en effet un préalable indispensable à la construction d‘une réflexion. Ce n‘est qu‘ensuite qu‘il sera pertinent de déterminer si les fournisseurs d‘argent mobile sont des banques d‘un nouveau type ou s‘ils appartiennent vraiment à une nouvelle catégorie d‘acteur. Enfin, il s‘agira déterminer l‘impact de ces acteurs sur le développement financier africain, dans ce qu‘il peut avoir de prometteur et de dangereux.

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Ces questions sont largement entremêlées et il serait difficile de tenter de décrire l‘ampleur de la diffusion qualitative et quantitative de l‘argent mobile sans rien dire sur l‘impact qu‘il peut avoir sur la scène financière africaine, mais cette étude tentera autant que possible de suivre cette logique dans sa progression. La démarche choisie ici partira donc d‘une description le contexte économique dans lequel le développement des services d‘argent mobile s‘est opéré, afin de rendre compte du développement du marché financier en Afrique et du changement que constitue l‘argent mobile. Après ce qui constituera notre premier chapitre, le deuxième chapitre décrira en quoi consistent les services d‘argent mobile, à travers une étude historique, sociologique et théorique. Le troisième chapitre détaillera ensuite le développement de ces services à la fois du point de vue qualitatif et quantitatif, en mettant un accent tout particulier sur l‘élargissement vers les services bancaires que sont l‘épargne, le crédit et l‘assurance mobiles. Le quatrième chapitre approfondira ensuite les différents enjeux de régulation et d‘encadrement des plateformes d‘argent mobile. Ce n‘est qu‘après avoir mené en profondeur l‘ensemble de ces analyses que le cinquième et dernier chapitre pourra évaluer les conséquences de la finance mobile sur les systèmes financiers. Mais avant d‘aller plus avant, quelques précisions méthodologiques s‘imposent.

Eléments de méthodologie

S‘agissant d‘un objet relativement nouveau dont les principaux foyers de développement se trouvent qui plus est dans l‘Afrique anglophone, la terminologie relative à l‘argent mobile peut être assez variable et mérite de faire l‘objet de quelques définitions.

« Argent mobile » est la traduction de « Mobile money » ou « m-money » et peut désigner deux choses distinctes. L‘argent mobile peut d‘abord désigner par métonymie l‘ensemble du système des transactions mobile, c‘est dans ce sens qu‘est généralement employé le terme de « mobile money ». D‘un point de vue technique, le terme peut également renvoyer à la monnaie électronique qui est délivrée à un utilisateur, généralement en échange d‘argent liquide, et qui peut ensuite être stockée sur un téléphone mobile, rechangée contre de l‘argent liquide ou transférée à un autre utilisateur. Il s‘agit donc d‘une forme scripturaire de la monnaie qui évolue uniquement dans le circuit déterminé par le « fournisseur d‘argent mobile ». Le fournisseur d‘argent mobile est l‘entreprise qui coordonne les divers acteurs du système d‘argent mobile pour assurer le bon fonctionnement du service auprès des utilisateurs, c‘est celui qui est chargé de fournir l‘argent mobile en échange d‘argent liquide et de s‘assurer ensuite que cet argent mobile arrive à bon port. Le terme de « plateforme d‘argent mobile » est utilisé pour désigner l‘acteur qui s‘occupe d‘effectuer les transactions et de recouper les ordres de paiement avec les comptes ; en règle générale, le fournisseur d‘argent mobile et la plateforme sont un seul et même acteur, même s‘il arrive que certains fournisseurs mettent en place des partenariats complexes qui divisent ces activités. On utilisera donc ici le terme de

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plateforme pour insister davantage sur ce qui est lié au paiement, et fournisseur pour mettre l‘accent sur toutes les autres activités, mais sauf cas particulier les deux termes sont quasiment interchangeables. Les « agents » des réseaux d‘argent mobile sont enfin un acteur dont il convient de souligner le rôle dès à présent : on désigne par ce terme des personnes installées dans un petit local qui proposent aux utilisateurs d‘argent mobile d‘effectuer les opérations de base de l‘argent mobile (enregistrement, dépôt et retrait, explication des nouveaux services).

Souvent installés à leur compte et ayant contracté avec diverses plateformes qui les rémunèrent à un rythme régulier (mensuel ou hebdomadaire selon les plateformes) pour chaque opération effectuée, les agents remplissent le même rôle qu‘un distributeur automatique de billets (DAB). La bonne couverture du réseau d‘agent est une composante essentielle du succès de l‘argent mobile.

Une distinction d‘importance doit être posée : l‘argent mobile est une monnaie électronique et se distingue en cela d‘une crypto-monnaie. Tous deux sont des monnaies virtuelles soit « un type de monnaie numérique non réglementée qui est émise et généralement contrôlée par ses développeurs, et qui est utilisée et acceptée parmi les membres d‘une communauté virtuelle spécifique » (European Central Bank 2012), mais la monnaie électronique ne dispose pas d‘une unité de compte propre contrairement à une crypto-monnaie comme le Bitcoin : elle est libellée en dollars, en euros ou encore en shillings kényans

(comme ce sera souvent le cas dans nos exemples d‘argent mobile) tandis que par définition le Bitcoin est libellé en nombre de Bitcoin. Mais surtout, alors qu‘une crypto-monnaie est créé selon la procédure décidée par l‘organisme qui l‘a lancé, la monnaie électronique est délivrée uniquement en contrepartie d‘une monnaie fiduciaire. Tant que le développeur de la monnaie électronique ne fait pas faillite il sera toujours possible de revenir au montant de monnaie fiduciaire utilisé au moment de l‘achat, tandis que les crypto-monnaies introduisent un risque de change. Le Bitcoin est par exemple un jeton crée par un groupe de programmateurs qui a fixé dans un code les règles de création de nouveaux jetons que l‘on achète à partir de monnaies émises par des Etats : à sa création en 2009 un Bitcoin valait quelques centimes et sa valeur a dépassé les 10.000 dollars en 2017 pour redescendre à 4.000 dollars début 2019.

Sur la même période, un shilling kenyan (Ksh) en argent mobile a toujours valu 1 Ksh. Ainsi, une monnaie électronique est simplement un moyen nouveau d‘utiliser la monnaie fiduciaire, tandis qu‘une crypto-monnaie est un nouvelle monnaie qui n‘est soumise à la supervision d‘aucune une banque centrale. En outre d‘un point de vue technique le processus est très différent. Toutes les crypto-monnaies sont basées sur un réseau décentralisé nommé blockchain, où une grande quantité d‘ordinateurs tous connectés vérifient simultanément la réalisation d‘une transaction. C‘est donc un processus de circulation totalement différent de celui qui est utilisé (du moins pour le moment) pour la monnaie électronique où l‘institution émettrice réconcilie les opérations de manière centralisée. Cette décentralisation a pour conséquence que pour de nombreuses crypto-monnaies l‘identité de la personne effectuant une transaction depuis un compte anonyme est très difficile à tracer, contrairement à une monnaie électronique qui est soumise à un panel de régulation concernant l‘identité des clients. En définitive, « en dehors du format numérique, il existe peu de similarités entre le Bitcoin et la monnaie électronique » (Rotman 2014), et il en va de même entre les crypto-monnaies en général et l‘argent mobile. Les problématiques inhérentes à chacune de ces

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monnaies sont donc très différentes : les crypto-monnaies constituent une privatisation de la monnaie et permettent à deux parties désirant effectuer un échange de se passer de la troisième partie de confiance qui assure l‘effectivité d‘un paiement (par exemple une banque).

En effet, l‘algorithme sur lequel est basée la crypto-monnaie inscrit la transaction dans tous ses jetons existants, alors que l‘argent mobile propose justement de recourir une troisième partie de confiance (la plateforme) pour assurer la transaction. Ainsi, il s‘agit de deux objets distincts, au point que les comparaisons sont rares dans la littérature traitant de l‘argent mobile. En revanche, celle-ci pose d‘autres problème qu‘il s‘agit à présent d‘examiner.

Si de nombreuses initiatives publiques d‘aide au développement on tenté de favoriser l‘émergence d‘un système qui permette de donner un accès aux services financier pour l‘ensemble de la population d‘Afrique, le développement de l‘argent mobile est le résultat d‘initiatives essentiellement privées, et les fournisseurs d‘argent mobile sont des entreprises assez classiques, qui cherchent à étendre leur activité en touchant davantage de clients et en étendant leur gamme de services. L‘approche stato-centrée qui prévaut souvent dans l‘étude des relations internationales est donc inopérante dans la mesure où les Etats se contentent de réagir à un phénomène dont ils ne sont pas à l‘initiative ; ils n‘en ont donc qu‘une maîtrise partielle leur marge de choix pouvant se résumer à la question de poser des obstacles juridiques à cette activité ou pas. Si l‘Etat peut être un acteur à part entière de l‘argent mobile à travers une plateforme à capitaux publics, il ne peut être l‘acteur unique sur le marché, comme l‘a montré le faible entrain des utilisateurs envers les quelques tentatives d‘instituer un monopole d‘Etat sur l‘argent mobile. Dans la mesure où l‘objet de cette étude est d‘étudier le rôle des fournisseurs d‘argent mobile en Afrique, le prisme de théorie des relations internationales que nous mobiliserons sera donc essentiellement celui de l‘économie politique internationale, dans la lignée des travaux de Susan Strange sur le pouvoir des acteurs du marché (Strange 1996). Cela nous amènera à considérer attentivement les stratégies développées par les divers acteurs privés en partant du postulat que chacun dispose d‘intérêts propres et que les Etats peuvent se trouver impuissants face à la conjonction de leur action, qu‘elle soit ou non coordonnée. Outre les fournisseurs d‘argent mobile, les acteurs auxquels nous accorderons une attention particulière seront les banques, les établissements de transfert d‘argent en général comme Western Union ou MoneyGram, mais également les institutions publiques de régulation. Notons que ces plateformes bénéficient d‘un important effet de réseau : plus l‘une d‘elle comptera d‘utilisateurs, plus un non-utilisateur aura intérêt à s‘y inscrire, et plus son pouvoir de marché sera décuplé. La prise en compte des besoins des utilisateurs est donc centrale pour mieux comprendre la diffusion du service et sa sophistication (nouveaux services, partenariats, tarification). Les utilisateurs sont donc eux-mêmes des acteurs décisifs pour cette étude.

Cet objet d‘étude exige une approche transdisciplinaire. En effet, outre les outils économiques indispensables pour estimer l‘impact de l‘argent mobile sur les marchés financiers, des questions d‘ordre juridique se posent également à propos de la prise en compte de la comparaison entre le régime juridique qui leur est applicable et le régime bancaire. De plus, l‘interaction entre les différents acteurs financiers, leurs relations respectives avec les instances de régulation ainsi que la coordination entre ces instances soulèveront des enjeux de

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sciences politiques. L‘étude des modalités d‘utilisation des services bancaires et des services d‘argent mobile par les individus exige quant à elle de recourir à des cadres d‘analyse sociologiques à même de rendre compte de l‘évolution des pratiques et des attentes vis-à-vis de ces plateformes. Enfin, la spatialisation des infrastructures de téléphonie (câbles sous-marins, couverture réseau) et de l‘adoption des services d‘argent mobile conduit à faire appel à des outils conceptuels géographiques. L‘ensemble de ces disciplines seront donc mobilisées tour à tour dans les pages qui suivent.

Le champ géographique de cette étude justement n‘est pas aisé à définir. En effet, les publications accessibles traitant de l‘argent mobile en Afrique se limitent presque systématiquement à l‘étude de l‘Afrique sub-saharienne. Dans la mesure où, contrairement aux interactions physiques classiques, les acteurs financiers et téléphoniques peuvent circuler d‘un espace à l‘autre sans être entravés par des contraintes physiques d‘ordres divers (le désert du Sahara notamment), cette partition mérite d‘être justifiée. Cependant, et de manière surprenante, il est très rare que les publications donnent une justification explicite sur le choix de ne pas prendre en compte l‘Afrique du Nord dans l‘étude de l‘argent mobile, et au mieux il s‘agit d‘indications vagues sur une plus forte bancarisation du Maghreb qui justifierait de ne pas en parler. Ce choix ne va pas de soi, car si l‘argent mobile est en moyenne plus développé en Afrique sub-saharienne, des pays comme le Maroc et l‘Egypte manifestent un grand dynamisme en matière d‘argent mobile. Au-delà de la seule littérature sur l‘argent mobile, cette partition du continent africain entre « Afrique arabe » et « Afrique noire » est en réalité si généralisée et si profondément ancrée dans les représentations collectives que même des publications scientifiques qui traitent explicitement des liens entre les deux régions

(N‘Goulakia 2015; Abis et Bennafla 2014; Otayek 2014) débutent leur étude en les considérant d‘emblée comme deux ensembles hétérogènes sans jamais interroger cette hétérogénéité. Ces études rendront ainsi principalement compte des « trajectoires parallèles » des deux régions mais sans jamais soulever à aucun moment la question de savoir s‘il s‘agit d‘une seule trajectoire, ne serait-ce même que pour réfuter cette idée. Plutôt que de s‘atteler à une telle tâche – qui sortirait du cadre de cette étude, on se contentera donc ici de mettre en avant plusieurs spécificités qui semblent plaider pour une approche limitée à l‘Afrique subsaharienne pour le sujet qui nous préoccupe. Indépendamment donc des indéniables différences culturelles et religieuses entre une « Afrique du Nord arabe » et une « Afrique sub-saharienne noire » et de leur trajectoire historique différente, on retiendra principalement que l‘Afrique sub-saharienne a une démographie complètement différente de celle de l‘Afrique du Nord, avec un taux d‘urbanisation plus faible et une natalité beaucoup plus forte, et qu‘elle est davantage confrontée au risque de pénurie alimentaire, ce qui génère des besoins financiers très différents. En outre, le PIB par habitant comme l‘IDH y sont en moyenne plus faibles.

Mais surtout les marchés financiers du Maghreb sont majoritairement plus robustes que les marchés financiers sub-sahariens et les volumes d‘actifs financiers qui y sont détenus sont plus importants. En réalité, les organismes qui publient des rapports faisant autorité sur la question de l‘inclusion financière (Banque Mondiale, CNUCED, FMI, GSMA entre autres) ont presque systématiquement un département Afrique sub-saharienne distinct du département

Afrique du Nord – Moyen Orient, si bien que leurs études, comme d‘ailleurs la majorité de la littérature publiée sur le sujet, adoptent la même partition. En conséquence, il n‘y a presque

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aucune source accessible qui traite l‘argent mobile en considérant l‘ensemble du continent africain. C‘est donc également dans un souci d‘exploitation des données disponibles que l‘on restreindra notre champ d‘étude à l‘Afrique sub-saharienne, mais en gardant en tête qu‘une dynamique comparable peut parfaitement se dérouler dans plusieurs pays d‘Afrique du Nord.

Reste à savoir ce que l‘on entend par le terme d‘Afrique subsaharienne, ce qui n‘est guère aisé car l‘évidence qui pousse à ne pas interroger la distinction entre les deux régions conduit également la totalité des auteurs (ceux traitant d‘argent mobile comme les autres) à ne pas préciser quel pays entre ou pas dans la catégorie « Afrique subsaharienne ». S‘il est assez clair que des pays comme le Maroc, l‘Algérie, la Tunisie, la Libye et l‘Egypte n‘en font pas partie, c‘est moins évident pour tous les Etats situés plus au Sud comme le Sahara occidental, la Mauritanie, le Mali, le Tchad et le Soudan. Il y a ainsi des variations que l‘on peut constater à la lecture de cartes traitant des sujets autres que l‘argent mobile en lien avec l‘Afrique sub-saharienne, l‘exclusion ou l‘inclusion de tel pays pouvant être motivée par la volonté de servir son argumentation. Une simple recherche d‘image très générale sur un moteur de recherche avec comme mots clés « Afrique subsaharienne » constitue une bonne illustration de cette variabilité : les deux cartes présentées ci-dessous figurent parmi les premiers résultats d‘une telle recherche. On constate qu‘aucune n‘intègre le Soudan, que l‘une exclue la Mauritanie, tandis que l‘autre inclue le Sahara occidental.

Source : (« Le diabète : un défi colossal pour l’Afrique subsaharienne - 4/2017 « Archiv

« Articles - D-Journal-Romand » s. d.) et (« N° 1535 - Rapport d’information de MM. Noël

Mamère et Michel Zumkeller dépos, par la commission des affaires étrangères, en conclusion des travaux d’une mission d’information constituée le 14 novembre 2012 sur les Emergents de l’Afrique anglophone - XIVe législature - Assemblée nationale » s. d.)

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Cette incertitude générale ne serait pas problématique si elle était sans conséquence sur les études de l‘argent mobile, mais il se trouve que certains organismes apportant des données de première importance sur l‘argent mobile semblent changer leurs propres catégories au fil de leurs publications, tel GSMA qui dans l‘édition 2017 de son rapport Le point sur le secteur parue en 2018 (GSMA 2018a) ne met ni la Mauritanie, ni le Tchad dans l‘espace d‘Afrique subsaharienne, mais fait l‘inverse dans le rapport de l‘année suivante (Pasti

2019a). Ces aléas demeurent peu rigoureux et compliquent le traitement de données supposées décrire une situation en « Afrique subsaharienne ». On s‘en tiendra à un point de vue pragmatique en considérant que ces pays ne sont pas les plus actifs en matière d‘argent mobile et que leur prise en compte ou non prise en compte ne risquent donc pas d‘influer excessivement sur les données agrégées de l‘argent mobile. Faute de pouvoir mieux faire, on partira du principe que la plupart des études adoptent une conception extensive de l‘Afrique subsaharienne (toute l‘Afrique sauf Maroc, Sahara Occidental, Algérie, Tunisie, Libye et Egypte), et sauf précision contraire explicite, c‘est cela que l‘on désignera lorsque, par simplicité, on parlera d‘ « Afrique » dans la suite de cette étude.

L‘accès aux sources a été problématique à plusieurs égards, à commencer par le fait qu‘il n‘y a presque aucune étude sur le sujet qui adopte une réflexion en termes de relations internationales. L‘écrasante majorité des travaux scientifiques sont axés sur les opportunités de développement, convoquant des travaux sociologiques, économétriques, éventuellement des études de gestion et de management. Le rapport des fournisseurs d‘argent mobile avec les Etats est presque toujours envisagé indirectement, à travers les instances publiques de régulation comme la banque centrale ou l‘autorité de régulation de la concurrence, et le seul motif pour décrire une relation directe entre Etat et fournisseurs d‘argent mobile est l‘analyse de la fiscalité. A fortiori, le rapport interétatique est donc totalement évacué, ou à la rigueur réduit à la collaboration entre banques centrales, qui justement est elle-même lacunaire sur cette question. La question de la nationalité des opérateurs impliqués n‘est elle non plus jamais soulignée, sans doute d‘une part parce qu‘elle est difficile à établir du fait de l‘emboîtement des entreprises et de la multiplicité des acteurs œuvrant ensemble autour d‘une même plateforme, mais également parce qu‘elle ne semble pas constituer un enjeu d‘importance du point de vue des auteurs. Ces derniers ont, il est vrai, généralement comme préoccupation la capacité de l‘argent mobile à remplir ou non des objectifs de développement financier. Plusieurs faits revêtant une importance de premier ordre pour l‘internationaliste sont ainsi présentés de façon anecdotique dans les travaux scientifiques, et l‘essentiel de ce que l‘on peut en apprendre est à chercher dans la presse qui se limite à un compte rendu purement factuel. Par exemple, le rapatriement des serveurs de M-Pesa depuis l‘Allemagne vers le Kenya en 2015 ([lien] 2015) constitue une information intéressante pour l‘internationaliste qui voudrait savoir si cette opération fait suite à une demande d‘un acteur public et si oui lequel (Trésor, Parlement, ministère de l‘Economie, ministère des Armées), et le manque d‘analyse supplémentaire est d‘autant plus frustrant que ce sont des ingénieurs de Huawei qui ont mis au point l‘installation de ces serveurs (Okuttah 2014).

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Un autre manque réel dans la littérature est la rareté des études adoptant une optique de sciences politiques. Les relations entre d‘une part les fournisseurs d‘argent mobile et d‘autre part les banques et les Etats sont décrites sous un angle juridique, parfois sous un angle économique et statistique, mais jamais sous l‘angle politique. Il est donc difficile de mener des analyses approfondies sur les stratégies d‘influence de ces divers acteurs et sur l‘évolution des positions relatives des uns et des autres sur la scène politique nationale, lesquelles auraient pourtant été précieuses. Par exemple, il est très souvent répété que le succès du service fondateur M-Pesa au Kenya tient à la confiance que les kényans ont dans l‘opérateur Safaricom qui l‘a lancé, tandis qu‘ils éprouvaient une défiance spontanée envers les banques et les autorités financières publiques ; mais les modalités exactes de cette plus grande confiance ne sont jamais explicitées, l‘analyse ne va jamais plus loin. Un autre biais caractéristique de la littérature est la place prépondérante accordée aux individus, dont l‘accès effectif à des services financiers constitue une préoccupation centrale pour de nombreux auteurs des travaux accessibles. Le terme de sécurité (security) est ainsi conçu d‘abord comme sécurité pour l’utilisateur notamment vis-à-vis de la fraude, et seulement de manière très secondaire comme une question touchant directement l‘Etat. De la même manière, la récolte de grandes quantités de données liées aux paiements effectués en argent mobile n‘est interrogée que sous l‘angle du consentement éclairé des utilisateurs, avec à la rigueur quelques précisions techniques sur la manière dont ces données sont utilisées, mais aucune réflexion n‘est développée sur un possible abus par les acteurs privés qui les détiennent ou une possible réquisition par les pouvoirs publics. Cette omission est d‘ailleurs peut être effectuée à dessein par des auteurs qui tiennent à ne pas nuire à l‘image d‘une initiative qu‘ils jugent prometteuse en matière d‘inclusion financière.

Outre un certain nombre de publications universitaires, de nombreuses sources mobilisées dans la présente étude ont un rapport plus ou moins grand avec des acteurs œuvrant dans l‘univers du développement. Il s‘agit notamment de rapports d‘organismes publics comme le FMI, la Banque Mondiale et la CNUCED ou privés comme GSMA ou CGAP. En ce qui concerne les analyses économiques, plusieurs publications ont été tirées du National Bureau of Economic Research, si bien que les versions consultées ne correspondent pas nécessairement dans leurs moindres détails aux versions publiées en définitive. S‘ajoutent à cela des articles web, indispensables étant donné l‘actualité du sujet, mais aussi des communiqués de presse des entreprises elles-mêmes, ainsi que des documents de travail disponibles sur Internet. D‘une manière générale il est bien sûr nécessaire de maintenir une distance critique plus importante vis-à-vis de ces travaux publiés par des organismes à but lucratif, qui ont souvent un objectif avoué de démarchage comme par exemple telle note d‘information de l‘entreprise First Access affirme pouvoir diviser par cinq le risque d‘insolvabilité grâce à son analyse de crédit (« First Access Focus Note - Credit Scoring in Tanzania » 2014).

Il convient par ailleurs de noter une sorte de tropisme des chercheurs pour certains pays et pour certains acteurs dans ces pays, d‘où il découle un niveau d‘information très inégalement distribué. En raison du succès très important du service d‘argent mobile kényan

M-Pesa, ce précurseur dans la filière a bénéficié d‘une attention très soutenue et a fait l‘objet

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de quantité d‘articles universitaires, alors qu‘il est bien plus difficile de trouver des publications centrées précisément sur un autre fournisseur. De même, le Kenya où l‘opérateur

Safaricom a initialement lancé le service M-Pesa est régulièrement décrit comme étant à l‘avant-garde de l‘argent mobile, ce qui justifie que de nombreux chercheurs choisissent ce pays comme terrain d‘étude. Les études portant sur l‘Afrique sub-saharienne le déplorent d‘ailleurs parfois « the majority of studies thus far have focused on a [information personnelle] country (often

Kenya or Uganda) » (Kipkemboi, et Bahia 2019). Dans la mesure où le Kenya est effectivement un laboratoire de nouveautés dynamique en matière d‘argent mobile et que la relation qui unit M-Pesa et les autorités de régulation kenyanes est un modèle à partir duquel sont ensuite mises au point des réglementations partout ailleurs en Afrique, cette focale spécifique a une pertinence réelle, surtout pour des étude sont réalisées dans une optique de développement de l‘environnement financier en Afrique et qui à ce titre ont une intention de prospective et de conseil. Cette dernière dimension mérite enfin d‘être relevée : de nombreuses sources dédient une partie entière à la prospective, ce qui pose la question de la façon d‘exploiter ces éléments, indépendamment bien sûr de la question de la pertinence des conseils formulés.

Cependant, la principale difficulté dans l‘étude de ce sujet demeure son actualité extrême : il s‘agit d‘un phénomène relativement récent mais dont l‘évolution est très rapide.

D‘ailleurs l‘introduction de presque toutes les publications sur l‘argent mobile se fend d‘une indication statistique sur la rapidité de la diffusion du système. Ainsi, le nombre d‘abonnés, le nombre de pays concernés, le nombre d‘opérateurs dans chaque pays, tout cela est sujet à des variations incessantes, le nombre d‘abonnés augmentant par exemple de plus de 10% d‘une année sur l‘autre. Cette évolution est qualitative en plus d‘être quantitative, et de nouveaux partenariats sont noués tous les jours entre des fournisseurs de service d‘argent mobile et des acteurs en tous genres : banques, supermarchés, opérateur mobile, réseau de distribution d‘eau, institut de micro-finance, entreprise d‘importation etc. Certains partenariats disparaissent rapidement, d‘autres voient leur géométrie changée par l‘exclusion d‘un partenaire dont la pratique révèle qu‘il est inutile. Dès lors, toute étude de cas empirique est en partie périssable, notamment lorsqu‘elle porte sur l‘utilisation du service : une étude empirique réalisée sur deux ans entre 2012 et 2014 et publiée en 2015 avancera des informations sur une facette de l‘utilisation de l‘argent mobile sur l‘interaction entre agents et clients autour d‘un service ou d‘une pratique, mais il est tout à fait possible qu‘en 2016 le service sur lequel portait l‘interaction ait été fermé et que ces données soient non pertinentes.

Par exemple, une étude décrivant les pratiques d‘épargne spontanées par thésaurisation est rendue obsolète l‘année qui suit sa parution si entretemps un service d‘épargne est intégré à la plateforme. Ainsi, face à toute publication demeure le soupçon permanent que l‘information est périmée, notamment en ce qui concerne des publications remontant à la période 2011 –

2014, qui sont pourtant souvent citées en référence par les travaux ultérieurs. La rapidité à laquelle les données peuvent évoluer est telle que de nombreux organismes sérieux publiant sur l‘argent mobile et ayant accès à un grand panel de données comme la CNUCED prennent la précaution d‘accompagner leurs chiffres de la précision « lorsque ce rapport était en préparation ». Nous nous plierons donc à cette discipline de systématiquement dater les faits

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dont il sera question, et faute de pouvoir tous les vérifier nous recourrons autant que possible à un imparfait prudent.

Une autre conséquence de cette variation très rapide est le manque de visibilité à long terme et la difficulté à faire la part entre le produit réellement novateur et le simple effet d‘annonce. Un exemple récent illustre parfaitement cet aspect. Mowali est un service lancé entre le 10 et le 17 mai 2019, dont la préparation est annoncée par les opérateurs Orange et MTN depuis septembre 2018. Il s‘agit d‘un projet extrêmement ambitieux de connexion de tous les fournisseurs d‘argent mobile, censé permettre d‘effectuer des opérations vers n‘importe quel numéro du continent. Le fait qu‘il soit porté par des acteurs qui comptent parmi les plus importants sur la scène africaine de l‘argent mobile oblige à prendre au sérieux cette initiative dont on voit mal pourtant comment elle parviendra à surmonter les obstacles techniques et réglementaires, surtout quand on connait la difficulté à assurer l‘interopérabilité internationale à l‘échelle de quelques pays. Pourtant, la communication qui entoure le produit est uniquement centrée sur son caractère révolutionnaire, et dans des termes quasiment inchangés depuis novembre 2018 ; les analyses de prospective technique ne sont pas accessibles publiquement, et l‘évaluation de l‘impact est évidemment pour le moment indisponible. Trop récent dans sa sortie mais pourtant porteur de promesses démesurées, cet exemple est une métonymie de l‘argent mobile en général : une révolution apparue par surprise et aux conséquences encore difficiles à cerner précisément. Le présent travail se donne pour objectif de prendre de la distance par rapport à ce flux de l‘actualité afin de clarifier les principales questions que l‘argent mobile soulève dans les relations internationales et d‘y répondre lorsque les éléments de réponse sont disponibles.

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Chapitre 1 : L‘Afrique, un continent à la recherche de

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